Musée Alfa Roméo: de l’émotion à la passion


La Macchina del Tempo, il invite à redécouvrir 70 modèles historiques, mais aussi des lumières, des images et des sons formant un nouveau décor.
La « Macchina del Tempo » invite à redécouvrir 70 modèles historiques, mais aussi des lumières, des images et des sons formant un nouveau décor.

Ouvert l’été dernier dans l’ancienne usine d’ Arèse, le nouveau « Muséo Storico Alfa Romeo » n’est pas qu’une exposition de belles voitures. Il reflète les émotions qui pendant 100 ans ont animé ingénieurs, designers et pilotes d’une entreprise milanaise étatique jusqu’à sa reprise par le groupe Fiat en 1986. Ces émotions partagées justifient la passion de clients devenus parfois des supporters inconditionnels. Reportage à Areze.

C’est une belle histoire qui aurait pu mal tourner lorsque le complexe industriel d’Arese, dans la banlieue de Milan, est fermé en 2011 après été pendant une petite quarantaine d’années le fleuron d’Alfa Romeo. De cette usine qui comptait encore 19.000 salariés en 1980 avant son déclin à la fin du siècle dernier, on a voulu faire dans les années 2000 un pôle logistique, voire un centre d’activités pour la communauté chinoise !

Heureusement, le ministère italien de la Culture a sauvé le patrimoine d’Arese, y compris une collection de voitures rassemblées depuis 1976. Puis, en l’espace de dix mois seulement, un musée complètement rénové et doté d’une scénographie moderne été imaginé. Baptisé La Macchina del Tempo, il invite à redécouvrir 70 modèles historiques, mais aussi des lumières, des images et des sons formant un nouveau décor.

En rejoignant en taxi ce musée situé au milieu de nulle part, dans un complexe industriel entre Milan et Bergamo, on découvre d’abord un immeuble qui a conservé son aspect austère d’origine. Puis le visiteur se laisse prendre par la main le long de lignes rouges qui mènent jusqu’au hall d’accueil décoré de panneaux de même couleur, avant de monter vers les salles qu’on aborde par les étages supérieurs. Elles s’ouvrent sur « la ligne du temps  reflétant l’ADN de la marque », commente Lorenzo Ardizio, conservateur du musée : de la première A.L.F.A. 24 HP  datant de 1910 jusqu’à la 8C de 2007 via notamment les Montreal, Alfasud, Alfetta, 75, 164 et 146, 19 modèles commercialisés introduisent un siècle d’histoire.

« Bellazza », le temple des designers italiens

Quelques marches conduisent au cœur du « museo storico » via un ensemble de salles regroupées sous le vocable « Bellezza » (beauté): huit concept-cars signés Castagna, Touring, Bertone, Italdesign, Zagato, et Pininfarina expriment l’évolution du design italien à travers notamment la Disco Volante Touring de 1952, la 33/2 Coupé Speciale 1969 de Pininfarina ou la Nuvola 1996 signée par le Centro Style Alfa Romeo.

Bellezza toujours avec l’école italienne des carrossiers qui ont inspiré les grandes voitures luxueuses des années 30 construites par la carrosserie Touring pour la marque Superleggera. Ensuite, rappelle Lorenzo Ardizio, les années 50 et 60 marquent la fin d’un âge, celui des voitures exclusives et inaccessibles au grand public ; le monde change et Alfa Romeo devient une marque « normale ». Sous le vocable « Disegnata dal vento » (dessinées par le vent) sont exposés les premiers modèles de grande production et les superbes déclinaisons des Giulietta (Sprint, TI, Sprint Special, SZ) et Giulia (TI Super, TRZ, Sprint GTA, 1600 Junior Z). En ces temps de forte croissance économique, les modèles répondent aux goûts des Italiens et « Alfa, symbolisant un certain art de vivre, devient une marque trendy et sexy animant aussi des films et des publicités ». Illustration dans la salle « Alfa Romeo del cinema » avec des extraits de quelques scènes cultes, notamment dans « Le Lauréat ».

Le sport automobile d’avant-guerre

De la beauté, le parcours évolue dans le sous-sol du musée vers la vitesse (« Velocita ») pour aborder ce qui a donné son âme à Alfa Romeo, le sport automobile d’avant-guerre. « Nasce la leggenda » (Une légende est née).  D’abord plongées dans le noir, les Gran Premio Tipo 2 ou Tipo B et les bolides des 24 Heures du Mans qu’ont mené des pilotes de légende (Antonio Ascari, Achille Varzi, Enzo Ferrari…)  s’éveillent dans des jeux de lumière à travers un spectacle multimedia sur fond de films d’époque. Pour le conservateur du musée, cette mise en scène souligne un état d’esprit en ces temps héroïques pour l’automobile : « le but n’était pas seulement de gagner des courses ; derrière ces résultats, il y avait des voitures exotiques sans doute mais aussi des mécaniciens, des pilotes qui s’épuisaient et y laissaient parfois leur vie, et des spectateurs communiant à leurs exploits. Pour tous, la mécanique était l’outil de la passion. »

Sport toujours mais dans les années 50 : les 158 et 159 Alfetta championnes du monde en Formule 1 grâce à Nino Farina (1950) et à Juan-Manuel Fangio (1951) côtoient un impressionnant tableau des 753 (!) succès d’Alfa et un Temple des Victoires où 300 vidéos racontent huit victoires marquantes dont celles obtenues dans les mythiques Targa Florio et  Mille Miglia.

Abandonné momentanément, le sport est de retour chez Alfa dans les années 70 avec le projet 33 signé Carlo Chiti. Illustration à travers les protos Tipo 33 et 33 TT 12 du championnat du monde d’endurance, parallèlement à deux Formules 1 dont la Brabham-Alfa Romeo de 1977 et aux superbes GTA 1300 Junior et 1750 GTAm engagées dans des championnats en tourisme, notamment aux 24 Heures de Francorchamps. La 155 V6 du championnat allemand DTM ferme -provisoirement ?- le chapitre sportif.

Tout est dit ou presque sur une passion automobile à l’italienne que Ferrari continue à entretenir aujourd’hui, près de 90 ans après le lancement d’une Scuderia initiée par un concessionnaire Alfa de Modène, un certain Enzo Ferrari.

 

Alfa proto

Quelques repères

–             1910: naissance de l’Anonima Lombarda Fabbricca Automobilie (A.L.F.A.)

–             1915: mise en liquidation et cession à un ingénieur, Nicolas Romeo qui fabrique du matériel militaire et reliance les activités automobiles après la guerre

–             1921: l’Etat italien reprend les usines en difficulté

–             1929: fondation d’une écurie de course à l’initiative d’Enzo Ferrari, concessionaire Alfa à Modène

–             1938: création d’Alfa Corse

–             1950: lancement des Alfa Romeo 1900 et Giulietta, les deux premiers modèles de grande série

–             1950 et 1951: Nino Farina et Juan-Manuel Fangio champions du monde des conducteurs sur les Alfa Tipo 158 et 159 Alfetta

–             1963: inauguration de la nouvelle usine d’Arese.

–             1985: sortie pour les 75 ans d’Alfa de la 75, dernière “propulsion”

–             1986: reprise par Fiat qui crée la société Alfa-Lancia

–             1987: Alfa 164, Lancia Thema et Saab 9000 sont conçues sur les mêmes bases

–             1997: sortie de la 156 qui relance la marque

–             2014: Sergio Marchionne, PDG du groupe Fiat-Chrysler Automobiles (FCA) annonce la sortie de 8 nouvelles Alfa et un investissement de 5 milliards d’euros d’ici à 2018

–             Juin 2015: presentation d’une nouvelle Giulia et réouverture du musée d’Arese

–             Décembre 2015:   Sergio Marchionne évoque un possible retour en Formule 1 d’Alfa Romeo

 

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Rencontre avec le designer Mario Favilla

La 156 a symbolisé un nouvel âge pour Alfa Romeo”

Que serait la voiture italienne sans ses designers, véritables couturiers de l’automobile? La rencontre de l’un d’eux reste un moment magique à travers un dialogue qui passe toujours par les mains, et pas seulement pour compenser une maîtrise relative des langues étrangères. Actuellement professeur à l’Université des Transports et du design automobile à Milan, Emilio Mario Favilla a entamé sa carrière chez Alfa Romeo à la fin des années 60.

De l’Alfetta de 1972 (“une 5 places à la forte personnalité, à la tenue de route et à la mécanique sophistiquées, axée sur le confort et un grand coffre”) à la 8C (“l’expression du futur”), il nous balade dans le monde Alfa. L’occasion de souligner les grandes lignes, les subtilités et les détails qui ont construit l’image de la marque. Il s’attarde notamment sur l’évolution des calandres avec leur grille en triangle, des “moustaches” servant à l’origine d’entrées d’air et un sigle Alfa mis en evidence: “observez la grille de radiateur de la 6C de 1930, elle a inspiré la 156”.

Cette 156 lancée en 1997,  Mario Favilla s’en souvient particulièrement. “Elle a symbolisé un nouvel âge pour Alfa. Pour nous inspirer de l’histoire de la marque, nous avons sillonné le musée 3 à 4 jours par semaine pendant 4 mois! Cette berline familiale a été inspirée par le concept car Nuvola imaginé par le Centro Style Alfa Romeo. On y retrouve la fameuse calandre, le sigle rond Alfa, les mêmes lignes  enveloppantes à l’avant et les détails anguleux des feux arrière. Et puis, pour la première fois, nous avons mis de côté la rivalité traditionnelle entre les départements design et marketing pour nous mettre d’accord sur un projet commun: imaginer une voiture ressemblant aux anciennes Alfa”.

Un Spider Duetto inspiré par les formes d’un mollusque

Un dessin est parfois préférable à un discours: pour évoquer les formes particulières et étagées (“scalfatura”)  du Spider Duetto de 1966, Mario Favilla  emprunte notre carnet de notes pour y  crayonner …l’os d’une seiche, le mollusque ayant servi de référence. Ces lignes rompant la monotonie des flancs sont une  caractéristique stylistique des Alfa, au même titre que la custode intégrée pour maintenir la fluidité esthétique de la partie arrière. Puis le designer nous invite à opter pour un des trois prototypes des grands designers et partage notre choix pour le coupé 33/2 imaginé en 1969 par Pininfarina: “il n’était pas le plus original à l’époque mais c’est lui qui est le plus moderne aujourd’hui grâce à l’équilibre général et à la simplicité  de formes fantastiques.”

Cet homme passionné par son métier s’arrête encore devant la Disco Volante “ avec ses lignes discontinues tout autour de la voiture et des ailes rebondies pour pouvoir enlever les roues”. Il note les rapprochements entre la 164 et la Peugeot 405 “toutes deux dessinées par Pininfarina” et souligne la performance stylistique de la 75 :“elle a été reçue comme une nouvelle voiture alors qu’elle était largement dérivée de la Giulietta dont elle avait conservé les formes globales, les portes, le toit et les mécaniques”.

Les lignes étranges de la berline Giulia à succès

Et que penser du look carré et anguleux de la berline Giulia à succès mais peu en phase avec le style Alfa? “A l’époque au début des années 60, elles apparurent étranges. Mais les qualités de tenue de route séduisirent une clientèle qui n’apprécia le style que dans un deuxième temps.”

Comment définir le style Alfa? “Beaucoup de designers ont donné une image forte à la marque au cours de son histoire et, dans les années 60, la déclinaison des carrosseries des Giulia et Giulietta a permis d’établir un mixte des possibilités. Puis le Centro Style a marqué le début de la mémoire et indiqué un chemin, une sorte de carthographie pour l’évolution des carrosseries. Dans ce cheminement, Walter da Silva -, l’actuel patron du design dans le groupe Volkswagen en charge notamment à l’époque de la 156- a donné une nouvelle impulsion et le style extérieur respecte aujourd’hui ce book”.

L’heure avançant, il faut mettre un terme à cette visite qui aurait pu occuper toute la journée, et Mario Favilla  reprend la route de Milan. Il y travaille dans un département de l’Université financé par le groupe Volkswagen pour imaginer des projets destinés à Audi, Lamborghini, Bugatti, Skoda et VW. Pas de quoi lui faire oublier son passé chez Alfa Romeo.

 

 

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La Giulia 1962 dont l’esthétique surprit dans un premier temps.
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La Disco Volante.
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Giulietta SZ « coda tronca » (ou arrière coupé), une technique utilisée pour diminuer la résistance à l’air grâce à un effet de turbulence.

Brèves

Formule 1 : Alfa Romeo après Renault ?

Dans la foulée de Carlos Ghosn qui a annoncé le retour de Renault en F.1 l’année prochaine via le rachat de l’écurie Lotus, Alfa Romeo va-t-il prendre la même voie ? C’est possible selon le patron de Fiat Chrysler Automobiles (FCA) et de Ferrari, Sergio Marchionne : «c’est incroyable de voir à quel point la marque Alfa Romeo est restée dans le cœur des gens, a-t-il déclaré en décembre. C’est pour cela que nous sommes en train d’envisager son retour ». Alfa Romeo a participé au championnat du monde des constructeurs de 1950 à 1985, et comme fournisseur de moteur jusqu’en 1988. Au total, le constructeur  a disputé 110 courses en F1 et remporté 11 victoires et deux titres mondiaux en 1950 et 1951.

Le groupe Fiat s’intéresse aux ancêtres

Le projet nous a été confirmé lors de notre visite à Arese : dans la foulée du département « classique » que vient de lancer Abarth à Turin, les autres marques du groupe FCA, dont Alfa Romeo, vont créer un service « ancêtres », un business déjà très rentable pour d’autres constructeurs. Alfa pense notamment aux milliers de Giulia circulant en Hollande et en Allemagne. Sous quelle forme et dans quel délai ce service sera-t-il créé ? « Rien n’est encore décidé », précise Stefano Agazzi, appelé à œuvrer dans ce projet.

 

 

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2 réflexions sur “Musée Alfa Roméo: de l’émotion à la passion

  1. Quelle belle réalisation…et quelle chance aussi d’avoir conservé ce prestigieux passé; bien dommage que Sergio Marchione n’ait pas gardé à Turin le musée Lancia, marque de plus de 106 ans, autre prestige de l’industrie novatrice italienne.

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