Fritz Schlumpf, l’amoureux fou de Bugatti


Plus de 400 véhicules anciens dont 122 Bugatti sont rassemblées dans le Musée National de l'Automobile devenu le fleuron touristique de la ville de Mulhouse, ex-empire alsacien de l’industrie textile. Ph. Y. de P.
Plus de 400 véhicules anciens dont 122 Bugatti sont rassemblées dans le Musée National de l’Automobile devenu le fleuron touristique de la ville de Mulhouse, ex-empire alsacien de l’industrie textile. Ph. Y. de P.

Le Musée national de l’automobile à Mulhouse est indissociable de l’histoire de ses créateurs, les frères Schlumpf -et surtout Fritz-, même s’ils furent exclus du projet et condamnés à des peines de prison bien avant l’ouverture de ce superbe musée qui leur doit tout.

Fritz Schlumpf fut-il un fabuleux mécène, un amoureux secret et sans limite de la marque Bugatti, un fraudeur du fisc, un abuseur de biens sociaux ou plus globalement le symbole d’un capitalisme du XIXe siècle exécré par la classe ouvrière ? Il y a  un peu de tout cela dans un personnage hors du commun qui entraîna son frère Hans dans une folle aventure dont il reste au moins un trésor inestimable :  plus de 400 véhicules anciens dont 122 Bugatti rassemblées dans un musée devenu le fleuron touristique de la ville de Mulhouse, ex-empire alsacien de l’industrie textile jusqu’à la crise des années 70.

Une date a marqué l’histoire des Schlumpf et provoqué un séisme comparable à celui de la fermeture brutale de Renault Vilvorde intervenue vingt ans plus tard à une semaine près : le 7 mars 1977, une délégation syndicale marche sur Mulhouse et envahit les entrepôts de l’usine textile HDC (Heilman, Koechlin et Cie) fermée après le licenciement des derniers travailleurs. Ils y découvrent 560 voitures de collection soigneusement rangées sur du gravier blanc le long d’allées éclairées par 800 réverbères identiques à ceux du Pont Alexandre III à Paris ! Assimilé à une prise de guerre, le bâtiment est rebaptisé « Musée des Travailleurs ». « Nous le rendrons quand nous aurons retrouvé notre travail », déclarent les syndicalistes de la CFDT qui ouvrent les portes gratuitement à des visiteurs ébahis et organisent des collectes pour soutenir leurs actions.

Une bataille juridique longue de plus de 20 ans

Débute avec les créanciers de HDC une longue bataille juridique que les frères Schlumpf, réfugiés à Bâle pour échapper à la justice française, vivront par avocats interposés et qu’Arlette, la compagne que Fritz finira par épouser, poursuivra après sa mort et jusqu’en 1998.  Elle se traduira en 1978 par le classement de la collection au titre de « Monuments historiques » pour éviter sa dispersion hors de France puis en 1979 par l’extension de la liquidation de l’entreprise aux biens personnels des Schlumpf, y compris la collection de voitures confisquée par la justice.

En 1980, la Cour de cassation autorise la vente de la collection qu’achète un an plus tard l’association propriétaire du Musée avec une série de partenaires locaux, départementaux et régionaux. Le 10 juillet 1982, le Musée national de l’Automobile ouvre ses portes.

Hans et Fritz, fils d’un négociant suisse en textile

Nés respectivement en 1904 et 1906 dans la région de Milan, Hans et Fritz Schlumpf sont les fils d’un négociant suisse en textile. Après le décès de ce dernier en 1919, sa veuve Jeanne revient avec ses deux enfants sur ses terres natales alsaciennes où le banquier Hans et l’homme d’affaires Fritz vont construire leur fortune dans la finance et l’industrie. En 1935, les deux frères fondent la SAIL (Société Anonyme pour l’Industrie Lainière), achètent des actions dans la filature de Malmerspach puis prennent le contrôle de diverses sociétés locales et étendent leur empire jusqu’à Roubaix, parallèlement à des investissements dans l’immobilier et dans des domaines vinicoles en Champagne.

Près d’une centaine de voitures achetées par an de 1961 à 1967

Doué pour le business, Fritz est aussi un grand amateur d’automobiles : il a rencontré Ettore Bugatti dans les années 30, a des contacts avec le constructeur Mercedes et roule lui-même en compétition sur une monoplace Bugatti 35 achetée en 1939.

De là naît une passion boulimique au début des années 60 : l’achat de voitures anciennes, parfois par lot de quarante. Son choix se porte sur les marques de prestige de son enfance, sur quelques modèles suisses ou italiens et évidemment sur des Bugatti qu’il recherche dans le monde entier à l’aide d’émissaires. Il va aussi rencontrer Amédée Gordini dont il reprend les plus belles productions.

A ce rythme, il acquiert, de 1961 à 1967, près d’une centaine de véhicules par an. Lors de la vente du constructeur Bugatti  à Hispano Suiza en 1963, il s’approprie la Bugatti Royale personnelle d’Ettore Bugatti. Une autre des six « Royale » fera partie d’un lot de 30 Bugatti achetées en 1964 à l’Américain John W. Shakespeare.  Les voitures sont stockées dans trois anciennes usines de filature de Mulhouse dont l’une deviendra le musée.

Suit une période consacrée à la restauration de voitures parfois à l’état d’épaves, notamment dans les usines Bugatti à Molsheim mais aussi à Mulhouse où sont employés en secret une trentaine d’ouvriers spécialisés en carrosserie, mécanique ou maroquinerie.

Un projet de musée avorté

Après avoir organisé une visite privée de sa collection en 1965, Fritz se fait à l’idée d’ouvrir un musée en 1970, veut acquérir l’Hôtel du Parc à Mulhouse pour ses futurs visiteurs et entreprend de grands travaux : aménagement d’une partie des entrepôts, abattage de cloisons pour créer un seul espace bordé de trois kilomètres d’allées carrelées et accélération de la restauration de voitures.

La crise lainière, qui a déjà entraîné la fermeture de beaucoup d’entreprises dans la région, a raison de ce projet et finit par toucher la trésorerie des Schlumpf. A la surprise générale, le personnel de la filature de Malmerspach, la première acquisition des frères, est licencié en octobre 1976, entraînant un grave conflit social et la séquestration pendant quelques jours des patrons. On connaît la suite.

Une maigre consolation pour Hans et Fritz, deux vieux garçons ayant mené leurs affaires à la hussarde et ne chérissant que leur mère et leurs voitures : ils imposeront par voie de justice que le nom « Collection Schlumpf » soit adossé à celui de « Musée national de l’automobile ».

 

Mulhouse L'espace Schlumpf

Mulhouse Enrtrée du musée

 Fritz Schlumpf en course de côte au volant de sa première Bugatti.
Fritz Schlumpf en course de côte au volant de sa première Bugatti.

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Jean-Paul  Fischesser, Alsacien et guide passionné.
Jean-Paul Fischesser, Alsacien et guide passionné.

« Ce qui m’intriguait, c’était le gardien présent en permanence »

Aujourd’hui retraité et assesseur de l’Association Internationale des Amis du Musée National de l’Automobile, Jean-Paul Fischesser est un Mulhousien pure souche. Pour lui, les souvenirs des Schlumpf remontent à sa plus tendre enfance.

-« Je passais souvent devant l’usine qui abrite aujourd’hui le musée, sur le chemin menant à un cinéma de quartier. Pour moi, c’était une entreprise de filature vide parmi d’autres mais ce qui m’intriguait, c’était le gardien présent en permanence à l’entrée. Puis, en 1965, un journal local évoqua la visite de quelques personnalités dont le Prince de Suède et le pilote Louis Chiron dans un musée automobile à Mulhouse. Mais l’information resta sans suite et je n’ai plus entendu parler de ces voitures jusque 1977, lorsqu’une délégation syndicale des usines de filature en faillite investit les lieux et ouvrit les portes au public. »

A l’époque, tout le monde pensait que les ouvriers allaient être expulsés après quelques jours, avant une dispersion de la collection pour payer les dettes de l’entreprise.  « Je me suis précipité pour voir la collection tant qu’elle était accessible. A notre grande surprise, l’occupation s’est poursuivie pendant deux ans, avant la reprise du musée par des associations et à l’instigation de Jean Panhard qui fédéra les bonnes volontés. »

Quelle image avez-vous des frères Schlumpf ?

-« Je ne les ai jamais rencontrés car ils s’étaient entretemps réfugiés à Bâle pour éviter la prison après leur condamnation pour abus de biens sociaux. S’ils avaient acheté des tableaux plutôt que des voitures, personne n’en aurait jamais rien su, mais Fritz voulait créer le plus grand musée automobile au monde. Les frères avaient pourtant acquis la collection sur leurs fonds propres tout en employant, il est vrai, beaucoup d’ouvriers censés travailler dans la filature HKC et qui n’avaient jamais fait que restaurer des voitures. En outre, la notion de mécénat d’entreprise n’existait pas à l’époque, et tous les biens devaient être affectés à l’usage prévu à l’origine. Face à la crise de l’industrie textile, les deux frères avaient bien essayé en 1976 de vendre leur affaire pour 1 franc symbolique mais aucun candidat ne s’est manifesté. Les syndicats se sont alors mobilisés et ont découvert l’existence du musée automobile. En l’envahissant, ils ont surtout voulu attirer l’attention sur les milliers d’emplois perdus dans le textile. J’ajouterai que les Schlumpf privilégiaient une gestion paternaliste et étaient plutôt allergiques aux syndicats. »

Fritz Schlumpf a-t-il revu son musée ?

-« Il y est revenu une fois en 1990, accompagné de ses avocats. Il était déjà malade et se déplaçait en fauteuil roulant. Quand on lui a dit « les Bugatti Royales vous attendent », il a répondu : « elles ont toujours été à moi ». Il n’a jamais admis la vente de sa collection. Mais ses biens personnels faisant partie de la faillite, elle ne lui appartenait plus. »

Fritz Schlumpf.
Fritz Schlumpf.
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