La folle restauration d’une Porsche 917


Après restauration, la Porsche 917-021 sur le circuit de Spa-Francorchamps.©J.BREUER.
Après restauration, la Porsche 917-021 sur le circuit de Spa-Francorchamps.©J.BREUER.

Alors que  se tient ce week-end sur le plateau du Heysel le Salon « Inter Classics » qui met à l’honneur les modèles de légende alignés sur le circuit de Francorchamps, retour sur l’ achat et la restauration d’une voiture de course mythique, la Porsche 917. Un reportage paru dans le dernier « Essentielle Auto ».

Plus qu’une histoire, l’achat et la restauration de la Porsche 917 n° 021 par Vincent Gaye, homme d’affaires et pilote de voitures anciennes, a les allures d’un roman. Un roman à l’image de ce modèle de course mythique que Ferdinand Piëch a voulu construire envers et contre tout pour triompher aux 24 Heures du Mans.

C’est la voiture de tous les excès, de toutes les outrances et de tous les risques. Ce spectaculaire prototype a marqué le sport automobile des années 70, même si sa vraie suprématie européenne n’a duré que deux ans, le temps de gagner les 24 Heures du Mans en 1970 et 1971, avant de se tourner vers le championnat nord-américain Can Am.

A cette époque, Porsche court toujours après une première victoire aux 24 Heures du Mans, même si le constructeur allemand a multiplié les accessits, et Ferdinand Piëch, petit-fils de Ferdinand Porsche et en charge à l’époque du département Porsche R&D et de la compétition, veut lancer dans l’arène mancelle l’arme absolue pour battre les Ferrari 512S, Ford GT40 et Lola T 70.

La Porsche 908 manque-t-elle de puissance et de vitesse de pointe ? Qu’à cela ne tienne : sur base du même empattement et d’un châssis en aluminium, il fait construire et placer un autre moteur beaucoup plus gros -un V12 ouvert à 180° de 4,5 l. développant 580 ch au lieu du boxer 8 cylindres 3 l. – et repense l’appui aérodynamique à travers la fameuse longue queue arrière pour survoler la longue ligne droite des Hunaudières.

Reste à faire homologuer le minimum de 25 exemplaires identiques exigés par la FIA. Le problème est que la 917-001, réalisée en 8 mois seulement, a été dévoilée en mars 1969 au Salon de Genève et qu’il en faut 24 de plus pour être autorisé à disputer les 24 Heures du Mans en juin de la même année.

Le bluff de Ferdinand Piëch

Dans son livre « The Fabulous Story » consacré à l’aventure de Vincent Gaye, le photographe Jacques Breuer évoque le bluff de Ferdinand Piëch auprès des inspecteurs de la commission sportive de la FIA venus inspecter les 25 Porsche 917 alignées dans la cour de l’usine à Stuttgart.  Après l’examen de deux ou trois 917 en ordre de marche, il aurait proposé aux inspecteurs d’en choisir une par hasard et de l’essayer. Les représentants de la FIA déclinent la proposition mais ne poursuivent heureusement pas l’examen de toutes les voitures dont beaucoup, faute de temps, sont bricolées, voire équipées de faux freins ou privées de suspension ou même de moteur. Des imperfections et manquements qui seront bien sûr corrigés progressivement, au fil de la commercialisation des 25 unités de la première série (au total, 65 Porsche 917 seront construites à travers les championnats Can Am et Intersérie).

Au-delà de l’épopée de la 917, on peut se demander si la longue et difficile restauration de la 021 » ne trouve pas son origine dans les débuts chaotiques et précipités de la 917 : «J’ai compris en tout cas le sens du mot prototype, reconnaît Vincent Gaye, un Brabançon d’origine verviétoise à la base de ce projet et de son financement. Dans ce sens, ma 021 est unique et complexe dans tous ses composants :  moteur, châssis, carrosserie ou pompe à injection aussi chère qu’un moteur. Et j’imagine mieux aujourd’hui les problèmes rencontrés par l’usine Porsche et les investissements consentis pour faire réaliser en aussi peu de temps les pièces nécessaires à ces 25 autos. »

« La Ferrari 250 GT châssis court et la Porsche 917 ont marqué ma jeunesse »

D’où est venue l’idée d’acheter une 917 ? « Quand on pense à une voiture ancienne, on fait souvent référence à sa jeunesse et aux modèles qui, inconsciemment, vous ont marqué.  Après avoir passé mon enfance à suivre des courses à Francorchamps, deux voitures sortaient du lot : la Ferrari 250 GT châssis court qui opposa notamment Willy Mairesse et Olivier Gendebien, et plus tard la Porsche 917, du moins dans sa deuxième année en 1970 où elle symbolisa le sommet du sport automobile : technique, sophistication, vitesse et malheureusement aussi dangerosité. »

Fort de ses connaissances dans le milieu des voitures anciennes qu’il fréquentait depuis de nombreuses années, Vincent Gaye fait le tour du marché. En 2006 enfin, il porte son choix sur une 917 de l’ex- team finlandais AAW (les initiales d’Antti Aarnio Wihuri).  Une voiture pilotée notamment par Gijs van Lennep, Gérard Larrousse, Jo Siffert, David Piper et Kurt Ahrens. Elle est passée dans les mains de divers propriétaires et a été achetée en 2003 par l’homme d’affaire et pilote Juan Barazi.. « Je connaissais Juan Barazi, raconte Vincent Gaye, mais la négociation qui a duré un an et demi s’est faite uniquement via son avocat. J’ai été voir la Porsche en Suisse, pris mes renseignements et contacté Jurgen Barth (ndrl : vainqueur des 24 Heures du Mans 1977 avec Ickx et Haywood) qui connaissait la voiture depuis 20 ans et avait été sollicité à chaque vente. Il a pris des photos, m’a expliqué une foule de choses et m’a rassuré sur l’authenticité du véhicule qui portait le numéro de châssis 917-021. Cette Porche était en mauvais état, je le savais, et j’étais décidé à effectuer une restauration de fonds en comble afin qu’elle soit à même de rouler à nouveau en circuit. »

Commence alors un travail insoupçonné, après le choix d’un maître d’œuvre pour la restauration, les frères Kupka (Mec Auto) installés à Balen (près de Verviers) mais d’origine allemande et ayant gardé des contacts dans leur pays d’origine et notamment chez Porsche et Bosch. Puis Vincent Gaye appelle son ami d’enfance Jacques Breuer habitant Verviers et à qui il demande de photographier tous les détails de la restauration et aussi de rechercher des infos pour éclairer des zones d’ombre sur l’histoire de la 021. « J’avais du temps libre, raconte ce dernier, j’ai trouvé beaucoup d’informations originales et, après une semaine, j’ai suggéré à Vincent d’imaginer un livre racontant, au rythme des travaux et des recherches, l’histoire de cette voiture et sa remise en état. »

Détour par la Forêt Noire

Suit une série de rencontres personnelles avec tous ceux qui avaient connu la « 021 » : pilotes (dont le Hollandais Gijs van Lennep qui en prit le volant en 1970 au sein du team AAW), ingénieurs de Porsche, techniciens, patrons de teams et anciens propriétaires. Une des rencontres les plus surprenantes fut celle d’un menuisier ébéniste du nom de Joachim Grossmann qui avait fait immatriculé la 917 pour la faire rouler sur routes ouvertes! Jacques Breuer l’a retrouvé dans un village perdu de la Forêt Noire.  Grossmann avait acheté pour 30.000 DM cette voiture à l’état d’épave qui traînait dans l’atelier d’un marchand de pièces d’occasion. Au cours de la restauration réalisée avec sa femme, il a retrouvé sur la carrosserie les traces de mauve et de vert psychédélique d’un propriétaire précédant mais aussi, sous les couches récentes, le blanc des 917 construites par l’usine. C’était bien la 021, comme le confirme la plaquette d’immatriculation estampillée par le constructeur avec le numéro de châssis 917-021. « Sans cette démarche et les photos prises par Joachim Grossmann, le doute aurait subsisté sur ses origines, estime le photographe-détective. »

Un budget explosé, des premiers essais difficiles

Authentique sûrement, la 021 était néanmoins loin de pouvoir rouler lors de son achat en 2007 par Vincent Gaye. « Il y avait un plan de restauration, un délai et un budget, résume le dernier propriétaire à ce jour. Le plan a été respecté par les frères Kupka qui ont fait un travail remarquable jusqu’au bout, le délai est passé de 3 à 5 ans et le budget a explosé, même je l’avais dès le départ augmenté de 50 % par rapport aux estimations. Ainsi, la pompe à injection est d’une complexité incroyable et on a dû faire réaliser des plans par des ingénieurs avant de commander les pièces dans un atelier spécialisé ; le moteur a été refait en Allemagne puis testé longuement sur un banc à Malmedy ; il a par exemple fallu faire fabriquer en petite série des boulons spécifiques en magnésium ou des matériaux utilisés en aéronautique. »

Vint le moment en 2011 des premiers essais à Francorchamps « un peu pénibles », avoue le pilote : « l’injection mécanique était très malaisée à mettre au point et on a mis la voiture sur des bancs à rouleaux pour rechercher les causes de perte de puissance ; en outre, la boîte de vitesse avait été mal montée à cause de rapports qui se ressemblaient. »

Assez d’embuches pour avoir envie de tout arrêter ? « J’ai dû prendre la situation avec philosophie ; nous avions réalisé 90% du travail et on ne pouvait pas abandonner pour les 10% restants. Mais j’étais très déçu car l’objectif était de rouler au Mans Classic en 2010 et il a dû être reporté à 2012. Qui plus est, 48 h avant la course au Mans, nous avons encore dû procéder à des derniers essais de mise au point sur un petit circuit près de Reims. Une vraie folie ! »

Un moteur à 2 millions de dollars

Une folie à quel prix ? La discrétion reste de mise pour le vendeur de la 917 et son acheteur, mais il est clair que le prix d’achat se mesure en millions d’euros .

Que dire du coût de la restauration ? Une indication quand même face à la flambée de ce marché depuis quelques années : « j’ai voulu acheter un moteur de réserve et appris que je devrais débourser 2 millions de dollars ! Pour ne pas en arriver là, j’ai dit à mon préparateur : je ne monte plus dans la voiture tant que tu ne places pas un limiteur pour éviter un malencontreux surrégime, ce qu’il a fait !».

 

Brèves

La double vie de la 021

Faisant partie des 25 premières Porsche 917, la « 021 » est vendue en avril 1970 au team finlandais AAW et peinte aux couleurs jaune et rouge de son sponsor Shell. Aux 24 Heures du Mans, elle est conduite par David Piper et Gijs van Lennep. En 3e position sous les trombes d’eau Piper quitte la piste ; après réparation, Van Lennep reprend le volant mais le châssis faussé use prématurément un pneu qui éclate, et c’est l’abandon. Suite à cet accident, les éléments mécaniques de la 021 sont placés en urgence dans le châssis de réserve 012 qui est rebaptisé 021 et se présente à la course suivante sous une robe hybride : avant blanc et capot arrière jaune. Au fil des années, la 021 va arborer diverses couleurs : mauve et vert psychédélique, jaune et rouge psychédélique, blanche à l’époque de Joachim Grossmann puis à nouveau mauve et vert psychédélique lorsqu’elle passe successivement dans les mains d’un collectionneur américain puis de Bobby Rahal et enfin de l’homme d’affaires danois Juan Barazi qui la vendra en 2007 à Vincent Gaye.

Porsche 917-021 : the fabulous story 

C’est le livre signé par le photographe Jacques Breuer avec la collaboration de Raymond Collignon qui raconte 40 ans de la 917-021. Le fruit d’une enquête approfondie, de rencontres et de voyages dans l’Allemagne et sur différents circuits pour comprendre l’âme de cette voiture, son histoire et la complexité extrême de son fameux moteur 12 cylindres en V à 180°. Il décrit aussi les différentes étapes de la restauration de la 917-021 jusqu’à sa remise en circuit en 2011.  Des vidéos racontent aussi l’histoire de la 917-021 (http://www.917-021.com/fr/home).

book-917-021j-breuer_045

©J.BREUER

Inter Classics Bruxelles : http://interclassics.be/

 

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s