Quand Bernie Ecclestone lançait une OPA sur Francorchamps


Si Bernie Ecclestone a garanti le maintien du Grand Prix de Belgique sur le circuit de Spa-Francorchamps, il a tué tout ce qui pouvait lui faire de l'ombre.
Si Bernie Ecclestone a garanti le maintien du Grand Prix de Belgique sur le circuit de Spa-Francorchamps, il a tué tout ce qui pouvait lui faire de l’ombre.

Bernie Ecclestone (86 ans), ex-patron de la Formule 1 bien malgré lui depuis ce mardi,  a marqué  l’histoire du circuit de Spa-Francorchamps. Retour sur des extraits d’un reportage que l’auteur de ce blog avait écrit dans le journal « Le Soir » le jeudi 16 février 1989. Son titre: Ecclestone lance une O.P.A. sur Francorchamps! La suite fut moins glorieuse, sauf pour la Formule 1.

Président de l’Association des constructeurs de formule 1, vice-président de la Fédération internationale du sport automobile, directeur commercial chargé de la promotion de tous les championnats du monde automobiles, promoteur des Grands Prix de formule 1 au Portugal, en Espagne et en Belgique, le Britannique Bernie Ecclestone devrait bientôt compléter (très provisoirement) sa carte de visite par la mention «promoteur du Grand Prix de Belgique motocycliste». En attendant d’être le vrai patron du circuit de Spa-Francorchamps où il est notamment propriétaire d’un hôtel en bord de piste?

Depuis une dizaine d’années, l’explosion commerciale et médiatique de la formule 1 (3 milliards de téléspectateurs en 1988!) est l’oeuvre du manager britannique qui, par le biais de la télévision, a popularisé le sport automobile aux quatre coins du monde et rentabilisé très largement l’opération pour les sociétés qu’il contrôle, ses partenaires commerciaux, l’ensemble des équipes de F. 1 et…lui-même (…)

Ecclestone dans le milieu des « 2 roues »

Le brassage d’autant d’argent n’a pas laissé indifférente la F.I.M. (Fédération internationale motocycliste) où l’amateurisme régnait en maître il y a peu. Bernie Ecclestone s’est donc progressivement introduit dans le milieu des «deux-roues», conscient sans doute de la valeur télégénique d’un spectacle, à notre sens, supérieur à celui des F. 1. Il a ainsi obtenu l’exclusivité des droits de télévision pour les Grands Prix et ambitionne de devenir promoteur des manches du «Continental Circus» sur les circuits où il est déjà implanté, dont Francorchamps:

« Un accord verbal vient d’être conclu avec M. Ecclestone, confirme Adrien Veys, président de la Fédération motocycliste belge (F.M.B.)Nous restons responsables de la gestion sportive du Grand Prix et cette formule nous permettra de bénéficier d’un revenu garanti quelles que soient les conditions atmosphériques. Dans d’autres pays (Hollande et Italie notamment), les organisateurs font déjà appel à un promoteur. »

Problèmes de sécurité pour les motos à Francorchamps

Sérieusement secouée par l’annulation du Grand Prix 1987 en l’absence de travaux exigés  puis par les problèmes de sécurité évoqués ces derniers mois encore, la F.M.B. a-t-elle voulu assurer l’avenir d’une course indispensable à ses frais de fonctionnement (le bénéfice moyen est de l’ordre de 8 millions de FB)? « En tant que promoteur du Grand Prix moto, Bernie Ecclestone nous apportera un supplément de publicité, ajoute René Parent, administrateur délégué du circuit. » (…)

Main basse sur les 1.000 Km de Spa

Les autres projets, encore plus officieux, concernent les 1.000 Kilomètres de Spa, manche belge d’un championnat automobile des sports prototypes dont le vice-président de la F.I.S.A. a pris le contrôle cet hiver. Lors de sa récente visite en Belgique, il a fait part à Dany Delettre, président du R.A.C. Spa, du coût du plateau en septembre prochain: 600.000 dollars, soit quelque 23 millions de francs (au lieu de 2 à 3 millions l’an dernier!). Où trouver une telle somme, si ce n’est dans la poche du même Ecclestone qui prendrait ainsi le contrôle des trois grands événements de la saison à Francorchamps? En définitive, seules les Vingt-Quatre Heures autos et motos ne l’intéressent pas. (…)

Peut-on parler d’une O.P.A. sur le circuit de Francorchamps et qu’en pense-t-on à la province de Liège où siège l’Intercommunale du circuit? « Pour nous, Bernie Ecclestone n’est qu’un locataire du circuit parmi d’autres, lance-t-on avec un peu (beaucoup) de perfidie. Non sans ajouter avec plus de sincérité: Que feriez-vous à notre place? En 1983, on s’est battu becs et ongles pendant des mois pour assurer le retour des formules 1 avec un bénéfice de 700.000 FB à la clé. Aujourd’hui, en dépensant beaucoup moins d’énergie, le Grand Prix rapporte 10 millions! »

Ecclestone loin des honneurs factices et des micros

Faut-il rappeler qui est ce patron du sport automobile mondial et promoteur numéro 1 de Francorchamps, un homme qui intrigue d’autant plus qu’il ne s’exprime pratiquement jamais en public, préférant les vitres fumées de son motorhome aux honneurs factices des podiums ou aux micros des journalistes dont il se méfie et qui pourtant ne cessent de parler de lui? Nerveux, volontiers sec pour décourager les importuns, maniant habilement la carotte et le bâton, ce Britannique autodidacte poursuit une ascension brillante dans les sports mécaniques dont il fut successivement pratiquant modeste, directeur sportif jusqu’à la F. 1 et surtout représentant des constructeurs. C’est au départ de cette dernière fonction qu’il propulsa les Grands Prix vers les sommets avant de pactiser avec la Fédération internationale du sport automobile qu’il avait attaquée avec violence puis de s’intéresser à d’autres disciplines.

Dans l’aménagement d’un immense échiquier à l’échelon mondial, Bernie Ecclestone va placer un nouveau pion sur un circuit qu’au-delà des intérêts commerciaux, il doit aimer. Rencontrant, lors de sa première visite à Francorchamps en 1982, des gestionnaires locaux ignorant tout ou presque des sports mécaniques, il a parcouru avec eux un long chemin parsemé d’embûches dont le point culminant fut le report du Grand Prix de Formule 1 1985 à cause d’un revêtement qui de dégradait.

Un investissement à long terme à Francorchamps

Peu au fait des arcanes d’un milieu complexe, les Liégeois n’avaient guère d’autre choix que de faire une totale confiance à un manager qui ne les a en définitive jamais trompés. A l’inverse, la liberté de manoeuvre quasi totale dont il dispose aujourd’hui prend les allures d’un investissement à long terme pour un circuit assuré de conserver le Grand Prix moto (au-delà des critiques répétées récemment encore par quelques pilotes) et de renouveler, pour les F. 1, un bail se terminant en 1990. Dans le contexte des sports mécaniques au sommet où les sentiments n’existent pas face aux intérêts du moment – on pense au circuit du Nürburgring où 2 milliards de FB ont été investis pour le retour d’un Grand Prix d’Allemagne récupéré en 1985 et reperdu l’année suivante -, Francorchamps dispose d’un fameux atout.

Sans doute, les rapports entre l’équipe d’Ecclestone et les organisateurs sont-ils loin d’être toujours faciles. Drillés par un patron qui les contrôle strictement, ses adjoints font toujours primer les intérêts commerciaux sur les aspects sportifs ou humains. Mais, face à un interlocuteur capable d’offrir une opposition argumentée, Ecclestone peut aussi se laisser convaincre et respecte toujours la parole donnée. Encore faut-il pouvoir (et oser) freiner les excès d’un homme fonceur par nature. Qui va jouer ce rôle à Francorchamps?

YVES de PARTZ

PS 40 francs belges équivalaient à 1 euro.

La suite de l’histoire:

Ecclestone a tué les 1.000 KM de Spa mais aussi le Grand Prix moto que Francorchamps espère récupérer vers 2020

Quelques mois après la réalisation de ce reportage, les organisateurs du Grand Prix moto et des 1.000 Km de Spa déchantèrent car tout le monde avait fait preuve de naïveté, médias y compris!

Si Bernie Ecclestone avait pris le contrôle de ces manifestations, c’était pour les tuer et concentrer le business autour de la Formule 1, dans le plus pur style d’autres regroupements que l’on vit aujourd’hui dans le monde des affaires!

Lors du dernier Grand Prix de Belgique moto en 1990 (victoire de Wayne Rainey en 500 cc), on vit de nombreux motards faire demi-tour à l’entrée du circuit, rebutés par le doublement du prix des entrées. Même sort funeste pour les 1.000 Km où le coût du plateau et du sponsoring grimpant vers les sommets  firent disparaître en 1991 un événement qui avait fait la fortune du Royal Automobile Club de Spa et attirait à la belle époque des voitures de sport prototype autant de public que la Formule 1.

Autre désenchantement, rappelle notre confrère Koen Wijckmans, à propos de la catégorie tourisme, une discipline très prisée à Francorchamps à travers les 24 Heures:  « je me souviens du lancement du (maudit) Championnat du Monde de Tourisme en ’87, avec pour seul but de démotiver les constructeurs à l’égard de ce Championnat et de les inciter à s’engager dans « son » Pro Car-Silhouette, pour lequel Alfa avait construit la 164 Pro-Car…qui n’a jamais roulé, because pas assez d’intérêt des autres marques. »

Si les spectaculaires « 6 Heures de Spa » ont permis le retour du championnat du monde d’endurance en 2003, l’aura de ce galop d’essais en vue des 24 Heures du Mans n’a jamais retrouvé la notoriété des anciens 1.000 Km.

Quant au Grand Prix moto, une première tentative de récupération sans succès a eu lieu en 2012, inspirant un commentaire à l’ancien directeur de course Claude Denis: « Les autorités ont fait le choix politique d’axer tout sur la Formule 1 et ont ignoré la Fédération Motocycliste Internationale. Nous sommes arrivés à une situation où les travaux à réaliser sont énormes. »

En ce début d’année, Nathalie Maillet, la nouvelle directrice du circuit, a repris les contacts avec  Dorna en vue d’un éventuel  Grand Prix de Belgique moto aux alentours de 2020. Une heureuse initiative pour tenter de relancer un gros week-end de course à côté de la Formule 1 assurée de rester en tout cas jusque 2018 dans les Ardennes belges.

Autres articles sur le même thème: https://envoituresimone2.wordpress.com/2015/06/23/francorchamps-quel-avenir-pour-le-plus-beau-circuit-du-monde/

https://envoituresimone2.wordpress.com/2016/06/01/et-si-francorchamps-souvrait-a-des-administrateurs-prives/

Le Grand Prix de Belgique moto attirait 100.000 spectateurs à Francorchamps le premier week-end de juillet.
Le Grand Prix de Belgique moto attirait 100.000 spectateurs à Francorchamps le premier week-end de juillet.
Gros succès aussi à l'époque pour les 1.000 Km de Spa.
Gros succès aussi à l’époque pour les 1.000 Km de Spa début mai.

 

 

 

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