« From somewhere in France »: là où Hemingway et Capa racontèrent le D-Day


Ambiance studieuse en 1944 dans un salon du Château de Vouilly transformé en salle de presse. (Photos ydp)

Les plus belles découvertes sont parfois le fruit du hasard, à l’image d’un séjour au Château de Vouilly (Calvados) et d’un petit-déjeuner dans ce qui fut la salle de presse des correspondants de guerre américains lors du débarquement en Normandie.

Au départ figuraient, sur la route des vacances vers la Bretagne, deux nuits en Normandie pour vivre un bel événement familial au pays du Calvados, un mariage au milieu de nulle part et  à l’ombre d’une cidrerie. C’était sans compter sur une découverte non programmée et liée à la réservation via internet d’une chambre d’hôtes à proximité d’Isigny-sur-mer et à  la rencontre chaleureuse avec les propriétaires du Château de Vouilly, James et Marie-Josée Hamel.

En 1934, le château de Vouilly et sa ferme furent acquis par Alexandrine Hamel, la grand-mère de James, qui recherchait pour son fils une exploitation d’au moins 40 hectares. Dix ans plus tard, un événement va bousculer jusqu’à aujourd’hui l’histoire paisible de cette demeure campagnarde: le débarquement sur les plages de Normandie situées à une quinzaine de kilomètres. Vouilly est en effet réquisitionné par l’armée américaine  pour accueillir les correspondants de guerre chargés de relater les suites du D-Day.

Une cinquantaine de journalistes américains 

Du 10 juin au 10 août 1944, une cinquantaine de journalistes américains – essentiellement de la presse écrite mais aussi des photographes et deux correspondants de radios – vont loger sous tente dans un champ et se retrouver chaque matin à 9 h au château pour la conférence de presse sur l’état d’avancement des troupes. De Vouilly, ils sont  conduits en jeep sur les lieux du débarquement puis rejoignent cette salle de presse improvisée afin de rédiger leurs reportages  « from somewhere in France » comme ils l’écriront en tête de leurs articles pour désigner un endroit tenu secret. Parmi eux figurent l’écrivain-journaliste Ernest Hemingway,  des représentants de l’agence Associated Press et du New-York Times  et le responsable du bureau de Londres de Life Magazine, John G. Morris. Pour couvrir le débarquement, Morris a envoyé six photographes dont Robert Capa.

-« Ma grand-mère gérait un peu l’intendance, raconte James Hamel. Un cinéma avait notamment été aménagé dans une des dépendances. Parfois, elle rangeait les journalistes en rang d’oignons et leur servait une grande rasée de calvados! »

Une censure pour contrôler les articles

Juste à côté de la salle de presse, un local a été aménagé pour contrôler tous les articles avant leur envoi vers les Etats-Unis, notamment via une station émettrice installée dans le parc. « Une précaution inutile, racontera plus tard John G. Morris à James Hamel, car la vraie censure est spontanée et l’horreur du combat ne se raconte pas. »

De  ces deux mois intenses, le propriétaire actuel n’a pas de souvenir personnel en dehors des témoignages de sa grand-mère. Mais plus tard, dans un château qui a commencé à accueillir des hôtes en 1981, il a reçu régulièrement les anciens correspondants de guerre revenus sur les plages du débarquement. « J’ai eu beaucoup de plaisir à les revoir car ils racontaient leurs souvenirs de 1944 en étant débarrassés de toute pression. John G Morris nous a fait l’honneur de passer 4 jours dans nos murs pour les 70 ans du D DAY en juin 2014. A cette occasion, il nous a présenté son dernier livre « Quelque part en France » reprenant tous les articles rédigées à Vouilly en 1944. Il est mort récemment à l’âge de 101 ans ».

Les onze clichés sauvés de Robert Capa

Un  des personnages incontournables de ces reportages sur le débarquement – trois journalistes y auraient trouvé la mort- reste le photographe Robert Capa, un juif hongrois né à Budapest en 1913. Capa a travaillé en Allemagne et en France avant de se réfugier aux Etats-Unis suite à l’avènement de Hitler, non sans avoir changé son nom à consonance juive.

Ce sont ses photos prises au mépris du danger lors de la première vague de débarquement le 6 juin à Omaha Beach qui l’ont rendu célèbre et ont jeté les bases du photojournalisme à travers des documents pris sur le vif et rendant superflu tout commentaire. Même si ces images ont donné lieu à une controverse: « Capa a fourni 4 bobines de film destinées à Life  mais un  problème lors du développement des pellicules a rendu 3 des 4 bobines inutilisables. Seules 11 photos avec beaucoup de grain ont pu être sauvées au bénéfice de l’indispensable propagande américaine. Aux yeux de certains commentateurs, il était impossible que Capa ait eu l’opportunité d’employer 4 bobines alors que les Allemands tiraient dans son dos. Mais l’ancien Rédacteur en Chef de Life Magazine m’a confirmé la première version des faits ». Il faut préciser que Capa disposait de trois appareils, deux Contax (35 mm) et un Rollerfolex (120 mm).

Après avoir réalisé des reportages dans différents pays après la guerre dont aux Etats-Unis et au  Japon, Robert Capa a été appelé en 1954 dans l’ancienne Indochine (devenue le Vietnam)  pour couvrir le départ des troupes françaises après la défaite de Dien Ben Phu. « Prenant du recul dans un champ pour avoir une meilleure image des colonnes de soldats, il a sauté sur une mine, non sans avoir pris un ultime cliché ».

Petit-déjeuner dans l’ancienne salle de presse

Aujourd’hui, James et Marie-JoséeHamel ont cédé à leur fils une ferme laitière devenue biologique et installé leur fille dans une aile du château.  Ils disposent ainsi d’un peu plus de temps pour s’occuper en été des hôtes venus du monde entier et qu’ils reçoivent depuis plus de 30 ans. Chaque hiver, les mois ne sont pas trop longs pour entreprendre d’indispensables travaux de restauration du château. Tous deux sont fiers d’avoir croisé notamment dans ce lieu de mémoire des représentants de pratiquement tous les Etats américains mais aussi des Canadiens, des Russes ou des Ukrainiens.

Après avoir logé dans une des quatre chambres confortables et personnalisées, le rite est immuable avec un  -excellent- buffet de petit-déjeuner dressé dans l’ancienne salle de  presse conservée dans son état de 1944, à côté d’une immense photo des correspondants de guerre et au milieu de souvenirs relatant le débarquement et les visites des anciens de 1944. S’y ajoutent les commentaires du maître des lieux toujours prêt à raconter le D-Day et l’histoire du château, à côté de quelques diversions autour de l’automobile, une autre de ses passions.

Pour garder en mémoire leur passage à Vouilly, une surprise attend au moment du départ des hôtes qui auront pris le temps de découvrir un ancien  jardin à la française de 8.000 m2, la roseraie réaménagée par Marie-Josée, l’orangerie, l’étang et les douves toujours remplies d’eau. Celles-ci entourent un château dont les premiers murs en pierre remontent à l’époque de Guillaume le Conquérant et de la victoire de Hasting en 1066.

Infos :http://www.chateau-vouilly.com/

PS Marie-Josée et James Hamel proposent de faire découvrir le château et la salle de presse aux curieux, un samedi par mois, de mai à août, en partenariat avec l’office de tourisme intercommunal d’Isigny – Grandcamp. Visite gratuite et réservation au 00 33 (0)2 31 21 46 00.

Conservée dans son état( originel, l’ancienne salle de presse est devenue le salon du petit-déjeuner.
Devant la photo des correspondants de guerre américains, James Hamel, le propriétaire actuel du château.
Robert Capa a initié à Ohama Beach le photojournalisme.
Un des onze clichés de Robert Capa qui ont pu être sauvés.
Après la guerre, une deuxième vie dans les champs de Vouilly pour les jeeps de l’armée américaine.
Le Chateau de Vouilly accueille aujourd’hui des hôtes dans 4 chambres avec vue sur le grand parc.
Petit-déjeuner dans l’ancienne salle de presse.
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