Quand l’esprit de Saint-Yves souffle jusqu’à Mons


La châsse de Saint-Yves portée par l’archevêque émérite de Rouen à la sortie de l’église de Minihy-Tréguier bâtie à l’emplacement de la Chapelle construite par Saint-Yves en 1293. (Photos ydp)

Plongée dans la Bretagne profonde et traditionnelle avec des avocats du Barreau de Mons pour vivre dans les Côtes d’Armor le Pardon de Saint-Yves, là où vécut Yves Helory, canonisé en 1347 et devenu saint patron de Treguier et des hommes de loi.

Dans la longue procession partie de la cathédrale Saint-Tugdual de Tréguier, un avocat parisien commente sa présence au Pardon de Saint-Yves, après avoir justifié l’absence d’hermine sur sa toge, suivant un usage remontant à la révolution française. Comme la centaine au moins de confrères français et étrangers venus fêter leur saint patron, il est sensible à cette célébration très forte et apprécie l’ambiance conviviale et le partage de ce moment privilégié avec d’autres avocats, dont une délégation en provenance du barreau de Mons.

Autour de nous, sur un parcours où portes, fenêtres et maisons sont décorées de genêts, des « pèlerins » bavardent, d’autres répètent en boucle le chant du jour- « Il n’y a pas en Bretagne, il n’y a pas un seul, il n’y a pas de saint pareil à Saint-Yves » – ou récitent un chapelet dans une atmosphère tantôt recueillie, tantôt bon enfant ou familiale. Le soleil généreux qui irradie ce Pardon en fait, aux dires des habitués, un des plus populaires de ces dernières années.

La châsse de Saint-Yves

Au-dessus des têtes émerge la châsse de Saint-Yves, patron de Tréguier et des hommes de loi, et protecteur des pauvres. Elle est portée par deux prêtres et encadrée par des notables tenant chacun un cordon le reliant au précieux reliquaire. Des bénévoles assurant le service d’ordre et identifiés par un ruban jaune au bras s’efforcent de regrouper les avocats au cœur de la procession.

Un peu plus tôt dans la matinée, la fête religieuse, pour les milliers de personnes rassemblées dans et autour d’une cathédrale bondée, a débuté par une puissante introduction musicale où les cloches balancées à la volée ont fait concurrence aux grands orgues et aux joueurs de binious rappelant les liens entre la Bretagne et les traditions celtiques.

Entre chrétiens, laïcs, hommes de loi et curieux

Entre chrétiens exprimant leur foi à gorge déployée, laïcs sensibles à l’héritage du patron des juristes, hommes d’église et de loi et simples curieux, le Pardon de la Saint-Yves exprime les valeurs traditionnelles du peuple breton célébrées dans le faste un peu désuet des ors de l’église et au rythme des prières et surtout de la musique dont la profondeur vous prend parfois jusqu’aux tripes. L’hommage rendu au saint local va durer quatre heures et demie, soit un très long moment émaillé de temps à autre d’émotions partagées, notamment à la fin de la célébration. Un peu plus tard dans l’après-midi, des vêpres et une autre messe rassembleront ceux et celles désirant prolonger cette journée très spéciale du dimanche de la Pentecôte. Comme cela se faisait autrefois.

Aux yeux de l’observateur étranger amoureux de cette région particulière mais pas nécessairement au fait de ses racines profondes, la cérémonie protocolaire et codifiée a les allures d’un ancien film que l’on aurait rebobiné pour raconter aux jeunes générations une époque révolue. Et pourtant, nous sommes bien en 2018.

Sans doute les coiffes bigoudaines sont-elles moins nombreuses dans une assemblée qui ne se bouscule plus dans les travées comme il y a 20 ou 30 ans. Mais toutes les places assises de la grande cathédrale sont occupées bien avant l’heure officielle et les écrans de télévision sont indispensables pour suivre de loin une cérémonie où alternent chants et prières en français, en latin et en breton.

« La Saint-Yves, cela fait 35 ans que j’en rêvais »

Derrière l’autel, avocats et magistrats bénéficient dans les stalles et au milieu de celles-ci d’un espace privilégié où dominent le noir et le rouge. L’un des notables du jour, Maître Xavier-Jean Keïta, est membre de la Cour Pénale Internationale (CPI) de la Haye où il préside le bureau du conseil public de la défense. « La Saint-Yves, cela fait 35 ans que j’en rêvais ». La veille, ce Sénégalais d’origine a suivi comme d’autres juristes le colloque professionnel consacré cette année aux crimes contre l’humanité.

L’homélie de Mgr Jean-Charles Descubes, qui préside la grand-messe pontificale, incite à la réflexion. L’archevêque émérite de Rouen, après avoir rappelé la vie d’Yves Helory, un Breton d’origine noble (1253-1303), souligne son attention portée aux plus pauvres et son sens aigu de la justice : « si nous ne sommes pas tous appelés à la radicalité de ses choix, ils peuvent nous donner l’audace et le goût de prendre des initiatives. » Le célébrant exhorte les avocats à pratiquer une justice humaine, y compris à l’égard des auteurs de délits, et évoque les risques de précarisation du métier. La veille avec nos voisins de table, l’évolution délicate de cette profession comme de beaucoup a été abordée à travers les moteurs de recherche très fréquentés par les clients et l’intelligence artificielle qui sera bientôt capable de formuler seule l’énoncé de certains jugements !

Retour à l’office du jour:  des bénévoles s’agitent à proximité du reliquaire de St-Yves. Le moment est venu d’aménager la châsse qui va bientôt prendre place au milieu de la longue procession, précédée des dizaines de hampes portant les drapeaux des paroisses et associations environnantes.

Une place noire de monde

Lorsque s’ouvrent les portes de la cathédrale à la mi-journée la place est noire de monde et la rue Saint-Yves conduisant vers les hauteurs de Tréguier est bordée par des rangées de spectateurs voulant immortaliser l’événement.  Longée par des haut-parleurs diffusant les chants de la chorale et les prières à Saint-Yves, « l’ami des Bretons », la colonne des pèlerins se fraye un chemin dans la foule et quitte lentement le centre- ville en direction de l’église de Minihy-Tréguier bâtie à l’emplacement de la Chapelle construite par Saint-Yves en 1293.

Les porteurs de la châsse – prêtres, avocats, magistrats et notables- se relayent sur un parcours marqués par des arrêts mis à profit pour abaisser et relever à trois reprises de lourdes hampes en hommage à la relique du saint homme canonisé en 1347. Après une courte cérémonie à Minihy, le retour s’effectue par le même chemin, avant une impressionnante et dernière ode musicale dans la cathédrale où le reliquaire est redéposé jusqu’à l’année prochaine à côté du gisant de Saint-Yves.

Deux autonomistes avoués

En ce milieu d’après-midi, la foule se disperse rapidement et chacun s’en retourne vers des joies plus terrestres ou des plaisirs gustatifs. Assise à une table proche de la nôtre, une dame vêtue d’un élégant costume traditionnel et son fils en kilt expliquent avec le sourire les raisons de leur visite à Tréguier. Venu du Morbihan, ce couple est le seul à avoir arboré dans la procession les drapeaux de la Bretagne : « la France centralisée est pour nous le symbole de la taxation. Notre région est plus riche qu’on ne le pense et nous sommes ici pour revendiquer à terme notre autonomie sur base d’un modèle proche des Landers allemands. » Sans qu’on lui demande, notre interlocutrice précise en outre « qu’elle est opposée à l’arrivée des migrants. »

A priori, l’esprit d’ouverture de Saint-Yves n’est pas descendu sur tous les Bretons en ce week-end de la Pentecôte. Mais face à un discours  trop connu en Belgique, sommes-nous vraiment en droit de donner des leçons à ces Bretons radicalisés et à d’autres désireux de reprendre un jour leur destin en mains ?  Plus globalement, l’Europe et le monde ont été, il est vrai, peu ou pas évoqués lors de ces commémorations à la ferveur très régionale.

Un esprit à transmettre aux futures générations 

Au moment de clôturer la journée par la visite du cloître jouxtant la cathédrale, des rires résonnent jusqu’à nous depuis les étages d’une poissonnerie toute proche et découverte avec bonheur la veille au soir. Ils donnent le ton d’une joute verbale entre quelques amis montois et leurs voisins de table français. La plaidoirie improvisée a pour thème le rattachement de la France…à la Belgique !

Pour Alain, Jean, Michel, Bernard, Catherine, Nathalie, Nicole et les autres avocats montois, un week-end mémorable s’achève dans la bonne humeur. Certains d’entre eux, dont Michel qui nous a embarqués dans  cette belle aventure, en sont à leur 5e ou 6e Pardon à Tréguier.

Soucieux de maintenir la tradition, Alain Colmant, le très convivial GO de ce périple breton, a convié à ce rendez-vous annuel Deborah et Anne, deux jeunes consoeurs a priori ravies Objectif: transmettre l’esprit de Saint-Yves aux futures générations.

 

 

 

 

Treguier, à 750 km de Bruxelles

Situé le long des côtes de l’Armor, la petite ville de caractère de Treguier est à 750 km de Bruxelles, soit quelque  9h. de route en voiture en tenant compte de l’un ou l’autre ralentissement fréquent, notamment sur le périphérique de Caen.

En dehors du Pardon de la Saint-Yves le dimanche de la Pentecôte, les centres d’intérêt ne manquent pas à proximité immédiate: la cathédrale gothique St-Tugdual, les superbes jardins de Kerdelo et de Kestelic, ,le château de la Roche-Jagu et ses jardins paysagers ou encore l’Ile de Bréhat rejointe après une courte traversée en bateau depuis  la pointe de l’Arcouest à côté de Plougastel.

 

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6 réflexions sur “Quand l’esprit de Saint-Yves souffle jusqu’à Mons

  1. Nous n’y étions pas mais cela semble splendide et de plus décrit par la lunette de notre ami Yves.
    Humour et humanité, tout est possible.
    Merci Yves
    Marc

    J'aime

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