Robert Doisneau, un photographe qui reste à découvrir


Juliette Binoche au Pont Neuf (1991). Copyright Atelier Robert Doisneau.

Avec 450.000 clichés en réserve, la photothèque de Robert Doisneau est inépuisable. Visite d’une belle expo à Dinard (Bretagne) et rencontre avec sa petite-fille, Clémentine Deroudille.

C’était une belle expo qui va fermer ses portes le 30 septembre à Dinard, sur la côte d’Emeraude au nord de la Bretagne. Pourquoi en parler encore maintenant, direz-vous ? Les raisons en sont multiples. L’une d’elles tient à la magie des lieux, la villa des « Roches Brunes », une superbe maison de la « pointe de la Malouine » à la fois huppée et conviviale, à l’image d’une station balnéaire que fréquentent encore des familles parisiennes dont plusieurs ont entamé ou achevé la restauration de ces fameuses villas accrochées à la falaise sur des sommets où l’aristocratie locale voulait « voir et être vue ».

Les Roches Brunes, symbole du Dinard balnéaire

Construite à la fin du 19e siècle dans le style néo-Louis XIII, la villa « Les Roches Brunes » symbolise la naissance du Dinard balnéaire. Elle offre à travers ses fenêtres larges et ses terrasses une vue panoramique sur les 4 points cardinaux, dont la baie de Saint-Malo qui voit débarquer jour après jour des milliers de croisiéristes attirés par la cité corsaire. Léguée à la ville par son dernier propriétaire Paul Braud, elle accueille chaque été une grande exposition : après Sarah Bernhardt en 2016, plus de 25.000 visiteurs ont (re)vu ces derniers mois les œuvres les plus emblématiques de Robert Doisneau, en plus de commentaires sur ses rencontres avec ses amis Blaise Cendras et Jacques Prévert, et de vidéos consacrées notamment aux cinq années passées comme photographe industriel aux usines Renault à Billancourt.

Une centaine de clichés parmi 450.000

Mais comment choisir un thème et une centaine de photos parmi 450.000 clichés ? Le jour de notre visite début septembre était très particulier : la commissaire de l’exposition, Françoise Wasserman, était accompagnée de Clémentine Deroudille, la petite-fille de Robert Doisneau venue présenter un film de 90 minutes qu’elle a réalisé sur son grand-père.

L’occasion d’en savoir un peu plus sur ce photographe humaniste, sur son œuvre et sur le prolongement de celle-ci. Avec une première précision de sa petite-fille : « on a dit que mon grand-père avait été licencié de Renault en 1939 parce qu’il arrivait trop souvent en retard à son travail le matin ; ll ne faisait pas la fête comme on aurait pu le croire mais il travaillait la nuit sur un procédé complexe de développement de photos couleurs. Avant de pouvoir faire appel à des assistants, lui-même consacra beaucoup de temps au développement de ses clichés à l’ère de l’argentique ».

Un personnage frondeur

Le photographe Vincent Lemaire, qui a lui aussi préparé cette exposition à Dinard, n’en soulignait pas moins le côté frondeur du personnage : « sa désobéissance chez Renault pouvait le pousser à placarder sur la porte de son labo-photo « développement en cours » afin d’en interdire l’accès et de se consacrer à la lecture de Giono… ». A priori, son ancien employeur ne lui en tint pas rigueur car Doisneau, devenu photographe indépendant, travailla encore régulièrement pour Renault après la guerre.

Une autre anecdote témoigne du comportement d’un homme regardant d’abord le monde tout en nuances et comme un enfant émerveillé plutôt qu’en tant que témoin, y compris à travers des non-choix : réalisant un reportage sur la transhumance, il ne montra pas les brebis mortes ou blessées après un accident avec un camion et préféra consoler le berger. De même, il évita chez Renault de photographier les fomentateurs de grèves pour leur éviter des ennuis avec la direction.

Une collection gérée par ses deux filles à Paris

Reste la question de base pour les nombreux organisateurs d’expos sur Robert Doisneau, de Grenoble à Lecco, Paris, Bruxelles ou Stavelot dont la sélection nous avait déçue il y a quelques années : comment choisir les thèmes et les documents ? « Semaine après semaine, raconta Françoise Wasserman, Annette Doisneau et Francine Deroudille m’ont accueillie dans l’atelier Robert Doisneau aménagé place Jules-Ferry à Montrouge où elles passèrent leur enfance et ou les choix ont été opérés sur bases de critères définis ou de simples coups de foudre ».

Et demain ? « Je ne peux pas dire ce que deviendra la collection dans dix ou quinze ans, nous répond Clémentine Deroudille. Je sais que ma mère et ma tante y consacrent douze heures par jour et qu’il y aura toujours des pièces à découvrir. J’ai moi-même retrouvé des documents inédits sur mon grand-père et la musque qui animeront l’expo que je vais organiser à Paris (1) ».

Après avoir vu l’exposition de Dinard mais aussi le long métrage réalisé par sa fille base des films super-8 réalisés en famille et de documents télévisés, on se dit que l’esprit à la fois curieux et amateur de Robert Doisneau persiste. Là ou d’autres auraient développé un formidable business en exploitant l’image mondiale de Doisneau, enfants et petits-enfants gèrent l’héritage avec l’enthousiasme et la spontanéité symbolisées par sa petite-fille Clémentine.

(1) La carrière de Robert Doisneau a été ponctuée de rencontres musicales, toutes inspirantes pour son œil d’artiste. Des bals populaires aux fanfares, en passant par les cabarets, il a croisé musiciens de jazz et vedettes de son époque. Les photographies de ces instants, souvent inédites, sont rassemblées pour la première fois dans cette exposition. « Doisneau et la musique », 4 décembre 2018 au 28 avril 2019, Cité de la Musique, Paris.

La villa « Les Roches Brunes » à Dinard.
Une des vues depuis Les Roches Brunes.

 

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2 réflexions sur “Robert Doisneau, un photographe qui reste à découvrir

    1. J’ajouterais indéfinissable car j’ai du mal à cataloguer cet artiste qui a mélangé les genres, dont la mise en scène (à l’image du fameux baiser) et l’improvisation. Même si j’ai le sentiment après avoir vu la subtilité des photos exposées à Dinard que le cadrage était souvent très pensé et sans doute organisé, le développement faisant le reste à travers l’utilisation remarquable du noir et du blanc. La spontanéité de sa petite-fille, journaliste, scénariste et commissaire d’expo, faisait plaisir à voir.

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