Venise la « Sérénissime » n’est pas morte


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Retour à Venise après une trop longue pause pour un minitrip improvisé et la visite de deux nouvelles expos de la Fondation Pinault. En situation de grand danger à terme, la Cité des Doges n’est pas encore engloutie, ni par les eaux ni par les hordes de touristes. Reportage paru le 17 mai dans « Essentielle Vacances » (La Libre + la DH).

C’est une bonne nouvelle pour tous les vrais amoureux de Venise : depuis le 1er mai, une taxe d’entrée fixée en principe à 3€ dans un premier temps est imposée à tous les visiteurs, soit aux 25 à 30 millions de personnes qui s’y rendent chaque année et dont 14 millions n’y passent qu’une journée. « D’ici à 2022, annonce le maire Luigi Brugnaro, la gestion des flux touristiques, c’est-à-dire les prévisions et les réservations des arrivées, seront informatisées. L’accès ne sera refusé à personne mais il sera plus compliqué pour ceux qui n’ont pas programmé leur séjour. L’argent récolté servira à l’entretien des rues, à la préservation des canaux et des rives et au développement des forces de police. »

Peut-être ne sera-t-il plus nécessaire alors de placarder les murs d’affiches sous la thématique « Enjoy& Respect Venezia » où sont décrites à l’aide de pictogrammes les interdictions passibles d’une amende de 25 à 500 € : pique-niquer sur les marches, jeter ses détritus, se promener en maillot de bain, nourrir les pigeons ou plonger dans les canaux… Soit autant de débordements vus dans des reportages et qui font de ce retour un moment à la fois attendu et redouté, y compris par la crainte de voir un bateau de croisière surplomber la place Saint-Marc avec des milliers de passagers massés sur les ponts !

La Venise d’aujourd’hui est-elle encore celle d’hier ?

En clair, notre question est : la Venise d’aujourd’hui est-elle encore celle d’hier, découverte au gré des opportunités et des saisons depuis une terrasse bordant le Grand Canal, dans l’ancien monastère de l’Ile San Clemente devenu une résidence de rêve, au milieu des costumes débridés du carnaval, dans une petite pension de la Fondamente Nuove face au cimetière, en famille sur le campo San Stefano ou quasiment seul une nuit d’hiver au milieu de la place Saint-Marc ?

L’arrivée dans la grande puissance maritime du Moyen Age et de la Renaissance est heureusement précédée d’une mise en condition, soit le temps nécessaire pour effectuer en train le trajet Turin-Venise via Milan, le Lac de Garde, Vérone et Padoue. Presqu’au terme du voyage, un seul paysage suffit à réveiller les souvenirs : la lagune scintillante sous le soleil et bordant le pont inauguré en 1846 pour relier la gare de Santa Lucia au continent.

Redécouvrir la progression lente

Adieu voiture, train et autres moyens de locomotion plus ou moins rapides. Le moment est venu de redécouvrir la progression lente : 5 km, c’est la vitesse maximale autorisée des vaporetti évoluant d’une rive à l’autre des canaux à leur rythme chaloupé et au son des moteurs, des coques frôlant les bords des stations et des cordages tendus et crissant à chaque amarrage.

L’avantage du vaporetto, c’est de laisser le temps nécessaire pour admirer depuis la passerelle ce vaste musée à ciel ouvert, quitte à déranger un peu le personnel de bord qui préfère vous voir assis à l’intérieur du bateau.  Mais la vraie Venise se découvre d’abord en se perdant, parfois au sens littéral du terme, dans des rues et ruelles sans orientation logique, voire sans issue autre que les bords d’un canal. C’est là où on échange encore un sourire ou un mot avec un Vénitien et ou on croise enfants et parents à la sortie des classes, après avoir délaissé les rues commerçantes et les itinéraires fléchés ramenant inlassablement à la « Piazza San Marco » ou au « Ponte Rialto ». Soit autant de bouées de sauvetage pour les touristes d’un jour égarés ou en quête d’un morceau de pizza réchauffé.

S’arrêter, observer, déguster

Si une visite de l’ancienne capitale de la République de Venise (pendant 11 siècles quand même, de 698 à 1797 !) ne se conçoit pas sans l’un ou l’autre passage par ses lieux emblématiques, ce qui reste de la vie locale après l’exode de nombreux Vénitiens se situe dans les quartiers périphériques.

Inutile d’essayer de tout voir en un minitrip, même de trois ou quatre jours. Mieux vaut se balader à l’aveugle, faire le tour d’un campo, pénétrer dans un jardin public ou pousser la porte d’une église pour détailler un tableau de l’école vénitienne ; et surtout prendre le temps de s’arrêter, d’admirer la courbe d’un pont, une statue nichée dans une façade ou les reflets du soleil dans l’eau en mouvement.

Puis, la fatigue aidant, vient le moment de s’asseoir au bord d’un canal animé et de savourer selon les heures un cappuccino ou l’incontournable spritz en sentant battre le pouls de tout un peuple, entre les livreurs, les artisans et les commerçants, voire les ambulanciers, les policiers ou les pompiers. Ce petit monde se croise, s’interpelle et travaille sur l’eau dans un ballet tout en souplesse au milieu des vaporetti, des taxis et des gondoles.

De Cannaregio à Murano et à Guardini

Hasard du choix de l’hôtel volontairement décentré (un 4* accueillant à moins de 90€ la nuit, petit-déjeuner et taxes compris en ce milieu de semaine) : notre périple pédestre démarre dans un quartier désert de Cannaregio, près de la station de San Alvise, avec comme points de chute la Basilique del Orto et ses tableaux du Tintoretto , la « Fondementa de la Misericordia » et ses bars animés le soir et le Ghetto et le Nuovo Ghetto (gardé en permanence…).

Hors ville, un détour par l’île de Murano suffit pour respirer le vent du large (la vitesse autorisée des vaporetti passe à 15 km/h) avant de côtoyer le pire de la cristallerie pour touristes mais aussi le meilleur grâce à quelques créateurs inspirés. Un retour tout autant improvisé conduit à l’ile de Sant Elena, point de départ d’une promenade jusqu’à Giardini, ses jardins et la Serre dei Giardini, lieu paisible et bucolique situé en bordure de l’allée ombragée reliant les bords de mer à la via Garibaldi.

A dix minutes à pied du centre de Venise, cette grande artère, piétonne comme toutes les autres, empreinte d’ambiance vénitienne et ignorée des foules incite à une pause dans un bar à vin puis dans une pizzeria tous deux fréquentés par les habitants du quartier. Revenant vers la place Saint Marc, notre itinéraire croise celui de « Nave San Marco », un impressionnant navire militaire faisant escale sur les quais à Arsenal et accessible momentanément aux visiteurs. L’occasion de grimper un escalier abrupt et de traverser quelques coursives jusqu’au poste de commandement pour prendre conscience de la vie des marins en mer, loin des croisières touristiques.

Ni touristes dépenaillés ni croisiéristes

Malgré une météo incitant à rester au grand air, l’envie de (re)découvrir deux bâtiments emblématiques est la plus forte : le « Palazzo Grassi » qui accueille une rétrospective de l’Anversois Luc Tuymans le long du Grand Canal, et la « Punta della Dogana », deuxième lieu d’art contemporain inauguré en 2009 par la fondation François Pinault et offrant depuis l’ancienne douane de superbes vues sur le Grand Canal et le canal de la Giudecca, à l’extrémité du quartier de Dorsoduro. (Lire par ailleurs).

Après trois journées de promenades, de visites et de franchissements de ponts (435 sont officiellement répertoriés), notre bilan frôle la perfection: ni touristes dépenaillés et assoiffés ni montagnes de détritus ni croisiéristes défiant la place Saint-Marc n’ont terni ce retour. La date -fin mars- n’est pas étrangère à ce bon bulletin.

Choisir à bon escient

Ainsi, pour autant qu’on ait l’opportunité d’éviter les périodes de forte affluence et de choisir logement et balades  en dehors des zones trop courues, « La Sérénissime » procure toujours des émotions à nulle autre pareille. Malgré un tourisme débridé que les autorités ont l’ambition de maîtriser et la multiplication des B&B qui fait grimper le prix des loyers et fuir les autochtones, ici comme ailleurs.

Venise piège à touristes ? Le chocolat chaud chez Florian (Place St-Marc) risque de vous rester en travers de la gorge, a fortiori si l’orchestre interprète quelques notes de Vivaldi facturées en sus. Mais vous pourrez trouver un expresso à 1€ au comptoir le long d’un canal ou déguster à Tre Archi friture de mer et spaghetti vongole pour un peu plus de 30€, y compris un verre de bardolino. Sans compter l’apéro dont le patron vous gratifie avec le sourire si votre table réservée se libère avec retard. Ajoutez dans le budget le coût éventuel du vaporetto : 7,5€ pour un trajet mais 30€ pour 48 h ou 40€ pour 72 h. Ce mode de transport est sympa mais pas indispensable (la marche est aussi rapide), moyennant un certain sens de l’orientation, surtout si vous rejoignez de nuit votre logement au milieu de nulle part.

Une dernière question reste sans réponse : que sera Venise dans 10 ou 15 ans, entre le va et vient permanent de l’eau qui mine les palais du Grand Canal, les effets des grandes marées de l’automne et du début du printemps, l’acqua alta, l’affaissement des sols, les ondes de la lagune (moto ondoso) liées à l’accroissement du trafic des bateaux, le projet colossal et toujours en cours de portes mobiles (Mose), le déclin de sa population et surtout l’élévation générale du niveau des mers ?

Venise, allez-y ou retournez-y. Maintenant.

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A voir

La Pelle (Luc Tuymans), Palazzo Grassi.

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Une rétrospective avait été consacrée à Bozar en 2011 à cet artiste contemporain de renommée internationale né à Mortsel en 1958 et travaillant toujours à Anvers. Si vous l’avez manqué à Bruxelles, allez voir à Venise Luc Tuymans associé intimement à une grande expo rassemblant 80 de ses tableaux parfaitement mis en valeur dans les vastes salles du superbe Palazzo Grassi.

Frappé par le développement d’internet et le rapprochement comme jamais auparavant des sphères publiques et privées à l’échelle mondiale, Tuymans prend du recul et réinterprète de manière très personnelle ce monde de l’image numérique mais aussi ses propres photos prises avec un smartphone, un écran de télévision, des symboles du nazisme, voire un dessin redessiné, recoupé et photographié au polaroïd. Ainsi, « K » s’inspire d’affiches publicitaires où les visages de femmes sont lissés au point de perdre leur personnalité (photo). Suivre la pensée de l’Anversois est rarement évident et chacune des œuvres de « La Pelle » (La peau) est accompagnée d’un long commentaire, y compris en français.

(La Pelle, Palazzo Grassi, jusqu’au 6/1/2020, fermé le mardi).

Luogo e Segni (Lieu et Signes), Punta della Dogana

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L’ancienne douane abrite une promenade contemporaine dans un paysage intérieur partagé entre nature, création et poésie. En toile de fond, les écrits de l’artiste et poète Etel Adnan auxquels répondent des atmosphères diverses sources d’une mémoire visuelle, auditive, olfactive, musicale ou tactile. Dans la première salle, le visiteur traverse un rideau de perles en plastique rouges et blanches symbolisant l’évolution du sida dont mourra en 1996 l’artiste américain Felix Gonzalez-Torres (photo).

Un peu plus loin, Anri Sala (née à Tirana en 1974) décrit dans un film un jour de siège à Sarajevo où une musicienne tente de rejoindre une répétition de l’orchestre symphonique. En contrepoint à la jeune femme angoissée comme toute la population à chaque traversée de rue au milieu des snippers répond la Pathétique de Tchaïkovski (43 minutes d’ambiance, sans fin !). Ailleurs encore, un lustre en Murano s’illumine de façon quasi imperceptible au rythme d’une bande son jouée par la créatrice de l’œuvre, l’Anglaise Cerith Wyn Evans.

Luogo e Segni, jusqu’au 15/12, fermé le mardi, billet commun pour ces deux expos de la Fondation Pinault.

Biennale

Du 11 mai au 24 novembre sur le thème d’un monde complexe à découvrir en évitant tout simplisme (« May You Live in Interresting Times ? »).

 

Le Palazzo Grassi accueille la première grande rétrospective du Belge Luc Tuymans. @ydp
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