A Montclar, deux générations de passionnés ont créé puis sauvé une station de ski


Rebaptisée « Montclar les deux vallées », cette station familiale propose 33 pistes de ski entre 1.325 et 2.500 m. d’altitude. D.R.

Au cœur des Alpes- de- Haute- Provence, un village appelé à mourir a été transcendé par la volonté de quelques « paysans entrepreneurs » à la tête aujourd’hui de la première station de ski autogérée en Europe. (Reportage paru dans le « Soir » du jeudi 5 novembre).

C’est une aventure humaine en deux épisodes, aussi improbables l’un que l’autre, dont les acteurs successifs ont été sublimés à 50 ans d’intervalle par une même intelligence collective et un mode de gestion solidaire. Dans ce laps de temps, la population est passée de 200 à 500 habitants, l’école primaire a repris vie et 35 entreprises ont été créées dans un village qui ne comptait plus aucun commerce.

Retour dans les années 60 à Saint-Jean- Montclar sur une terre de moyenne montagne située entre Gap et Digne-les-Bains et dont les sommets offrent une vue plongeante sur le lac de Serre-Ponçon. Confrontés à la mécanisation de l’agriculture, les anciens du village voient les jeunes fuir le pays pour trouver de l’embauche dans les villes proches, Marseille et Aix-en-Provence.

Membre de l’association des jeunes agriculteurs catholiques et devenu un peu par hasard maire de ce petit village, Henri Savornin refuse un dépeuplement a priori inéluctable et organise un débat public sur le thème de l’exode. Une idée fait son chemin : partant du principe qu’il n’est plus possible pour les paysans de vivre de leur seul métier de base, pourquoi ne pas développer une pluriactivité hivernale autour du ski, par exemple éleveur matin et soir mais moniteur ou employé aux remontées mécaniques en journée ?

Reste à imaginer une station que ces agriculteurs veulent « conçue par les gens du pays pour les gens du pays ». A travers une GIE (Groupement d’Intérêt Economique), les Montclarins vont d’abord remembrer les terres agricoles puis hypothéquer leurs biens pour racheter l’espace commun du futur domaine de ski.

Des parts de société achetées à main levée

Encore faut-il être en mesure de loger les premiers clients. « Au moment de lancer en 1971 le projet d’un bâtiment de 4 ou 5 étages, raconte Odile Quièvre, fille de l’ancien maire, la commune possédait l’équivalent de 7.000 € actuels dans ses caisses. Mon père va alors réunir les chefs de famille du village et chacun va être invité à lever la main et à proposer d’investir une somme d’argent, sans le moindre écrit ! En fonction des montants « récoltés », mon père et ses amis vont faire le tour des banques (NDRL et des aides publiques) puis entamer la construction ».

Le deuxième bâtiment, toujours dans le style moderniste des « Trente Glorieuses », sera financé de la même manière par une quarantaine de propriétaires. Des investisseurs étrangers interviendront ensuite pour compléter un ensemble immobilier typique de l’époque sous la forme d’un arc de cercle regroupant un espace de services (mairie, poste, garderie…) et de loisirs. Les paysages seront préservés en limitant la hauteur d’immeubles posés sur un replat.

La Source Montclar, « eau minérale naturelle des Alpes »

Ainsi est née in nihilo une petite station de ski familiale qui, tout en étendant son domaine de 1.900 à 2.500 m. d’altitude et sa capacité de logements avec l’aide d’un « plan neige à la reconversion rurale », va bénéficier en 1985 d’un coup de pouce inattendu : après avoir étudié la qualité de l’eau locale, un touriste propose au maire d’exploiter cette richesse naturelle en fournissant le brevet pour les bouteilles en plastique et en finançant une usine d’embouteillage. Il ne reste qu’à trouver les terrains via un nouvel appel aux habitants. La société Source Montclar, « eau minérale naturelle des Alpes », apparaît sur le marché. Une dizaine d’années plus tard, sa revente au groupe Nestlé va enrichir la quarantaine de personnes associées au projet initial.

Cinquante ans d’efforts presque anéantis

Tout va donc pour le mieux jusqu’en 2015, année où les aléas de la neige d’une saison à une autre et un endettement lourd lié à la construction d’un télésiège débrayable à 6 places sèment le doute au sein d’une nouvelle équipe municipale. Le maire en place supprime le poste attribué à l’office de tourisme et ne soutient plus la Régie des remontées mécaniques. Qui plus est, la chambre régionale des comptes évoque « une station onéreuse ». Pas de quoi susciter l’enthousiasme d’investisseurs potentiels face à un appel d’offre de la commune.

Une débâcle financière, économique et immobilière s’annonce : quelque 300 emplois directs et indirects sont menacés, les propriétaires commencent à vendre leurs appartements et les hôteliers s’inquiètent. Parmi eux, Odile et Alain Quièvre ont investi 1,8 million d’euros dans une ancienne colonie de vacances devenue en 2005 le seul hôtel 3* de la station.

Un retour à l’esprit des années 60

« Et si on refaisait la même chose que nos parents ? », s’interrogent quelques habitants réunis en urgence, c’est-à-dire miser à nouveau sur la solidarité et l’intelligence collective. En quinze jours, 211.000 € sont trouvés auprès d’une quarantaine d’actionnaires dont des locaux, des fournisseurs, une commune voisine, un notaire, un pharmacien et un couple de touristes parisiens ! « Ici, les gens sont très attachés à leur pays », rappelle Odile Quièvre, conteuse enthousiaste d’un feuilleton à rebondissements.

Les Montclarins vont ainsi gagner un deuxième pari aussi fou que le premier et remporter auprès de la mairie la Délégation de Service Public (DSP), c’est-à-dire la gestion de la station et l’exploitation des remontées mécaniques. Un contrat est signé le 26 juillet 2017 et MDS (Montclar Domaine Skiable), une société animée par cinq dirigeants bénévoles et six salariés à temps plein, reprend en mains le destin de Saint-Jean- Montclar. Dans la foulée, la station est rebaptisée « Montclar les deux vallées » en référence aux vallées de la Blanche et de l’Ubaye situées de part et d’autre du domaine skiable élargi à 50 km.

Apprendre à vivre sur le fil du rasoir

« Un bon enneigement au cours de l’hiver 2017-2018 va permettre de dégager un chiffre d’affaires d’1,65 million d’euros alors que le seuil de rentabilité avait été fixé à 1,3 million, enchaîne Alain Quièvre, propriétaire et chef- cuisinier du « Domaine de l’Adoux » mais aussi président de MDS. En outre, le prix du mètre carré des appartements, qui était tombé sous les 1.000 €, est remonté à 1.800 € ».

A l’heure actuelle, l’avenir de MDS n’est pas garanti pour autant : si 1,5 million d’euros ont été investis avec l’aide de la Région PACA (modernisation de l’équipement, canons à neige, dameuse, optimisation de l’usage de l’eau etc.), Montclar continue à vivre sur le fil du rasoir. En effet, personne n’a de prise sur l’enneigement des 33 pistes de ski (lire par ailleurs), un minimum de cent jours d’exploitation sont indispensables par an et les réserves financières ne permettent guère de pallier plus d’une mauvaise saison.

Pas de quoi freiner la préparation de l’hiver qui vient de débuter dans « Le Domaine de l’Adoux », un hôtel familial en pleine nature très prisé par la clientèle belge francophone (30% d’occupation). Entre l’accueil personnalisé des touristes et la gestion des chambres, du restaurant et de divers espaces dont une piscine couverte et chauffée, Alain et Odile Quièvre garderont l’œil rivé ces prochains mois sur l’Office du Tourisme, le domaine skiable et tout ce qui fait l’âme de cette station autogérée unique en Europe. Sans parler du covid dont on se serait bien passé à Saint-Jean-Montclar comme ailleurs.

 

Une station de ski au style moderniste des « Trente Glorieuses ». D.R.

De la neige transportée par hélicoptère !

C’est l’info qui a fait le buzz sur les réseaux sociaux l’hiver dernier : pour pallier le déficit d’enneigement, Montclar a loué un hélicoptère pour transporter la neige depuis les sommets. D’où un coût de 8.000 € à la journée et surtout une salve de critiques des écologistes. « C’était cela ou fermer la station », s’emporte Odile Quièvre dans un style disons fleuri en réponse aux écologistes « qui ne sont pas d’ici et ignorent le combat mené par toute une communauté pour sauver son village et préserver l’emploi ».

Fille de l’ancien maire, Odile Quièvre est une des chevilles ouvrières de la station de Saint-Jean-Montclar. @ydp

Montclar les deux vallées en hiver

  • Accès depuis la Belgique en voiture (950 km), en avion (via Marseille) ou en train (via Digne-les-Bains)
  • Station village familiale piétonne avec accès direct aux pistes
  • Trois hôtels 3*, 2 hôtels 2* et 1 hôtel 1*, 500 lits en location
  • 33 pistes de ski alpin situées entre 1.325 m et 2.500 m. d’altitude
  • 3 télésièges et 7 téléskis
  • Domaine de l’Adoux, hôtel 3*, tél. 00 33 4923251142 ; domainedeladoux.fr
  • Infos : montclar.com

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